Félix Arnaudin, ethnologue et photographe de la Grande Lande
L’édition intégrale des Œuvres complètes de Félix Arnaudin a été une entreprise de fort longue haleine. Au sens strict elle commence en mai 1964, quand Adrien Dupin, un Gujanais fixé à Bordeaux et passionné par la culture gasconne des Landes, signe un contrat d’édition avec Camille Arnaudin, neveu et exécuteur testamentaire de Félix.
Pratiquement méconnu, le folkloriste et photographe, avant de disparaître en 1921 à l’âge de 77 ans, prend cependant soin en réglant ses affaires de réserver 8000 francs de l’époque pour que certains de ses clichés soient publiés. Cela donne, quelques temps après, le beau recueil " Au temps des échasses " (magnifique album, de seulement 75 photographies, publié en 1928 grâce à Paul Dourthe, André Poudenx et Pierre Baigts).
Il envisage également la publication de ses proverbes grand-landais... Pourtant, de l’Entre-deux-Guerres aux années 1960, le temps passe et la riche moisson minutieusement couchée sur registres et cahiers entassés au fil des années dans les armoires et tiroirs de la maison du Monge manque d’être définitivement perdue.
L’action opiniâtre d’Adrien Dupin, dans le cadre de l’Escole Jaufre Rudel (maintenance félibréenne Guyenne-Périgord), aboutit en janvier 1966 à la naissance d’un " Groupement des Amis de Félix Arnaudin ". Parents proches de l’ethnologue, universitaires bordelais attachés aux Landes (le Doyen Louis Papy, le Professeur Yves Lefèvre) et le jeune linguiste Jacques Boisgontier en font notamment partie. Les premières publications (contes, chants et proverbes) voient le jour, mais de façon fragmentaire. Heureusement le fonds photographique est légué au tout jeune Musée d’Aquitaine alors que le Parc naturel régional des Landes de Gascogne sort des limbes.
Au cours des années 1970 les archives du " Pèc " de Labouheyre peu à peu se reconstituent et les projets prennent corps. Il faut attendre janvier 1988 et la première réunion d’installation du conseil scientifique du Parc naturel régional, présidé jusqu’en 2006 par André Klingebiel, pour voir enfin s’amorcer le processus de publication des œuvres complètes de Félix Arnaudin.
De 1994 à 2003 peuvent donc paraître les huit volumes des Oeuvres complètes, depuis les Contes populaires jusqu’aux Journal et Choses de la Grande Lande en passant par les deux tomes du Dictionnaire.
L’Index général des Oeuvres complètes publié en 2007 par le PNRLG et les Éditions Confluences se veut à la fois pratique (répertoire général des clichés notamment, noms de personnes, cartes récapitulatives réalisées par Jean-Pierre Lescarret) tout en fournissant de l’inédit (fiches repas et fiches vélo, inventaire de la bibliothèque d’Arnaudin). Un dictionnaire français-gascon, en graphie non normalisée, complète cet ouvrage.
Ci dessous :
Conte collecté par Félix Arnaudin, lu par J-J Fénié
Titre :
Lo lop quan volè se har coier la vianda
(Quand le loup voulait faire cuire sa viande)
Lo lop quan volè se har còier la vianda.
Conde recuelhut per Félix Arnaudin (tòme 1 de las Òbras completas, publicadas per lo Parc naturau regionau de las Lanas de Gasconha e las Editions Confluences).
Qu’ i avè un còp qu’avè gahat ua aulha. E se l’avè benlèu tota chapada, li’n damorava pas mei qu’ua giga, se va avisar d’ua lustror que clarejava hens la nuèit, luenh ! luenh ! au hons de la lana : qu’èra la lua que vadè ; puntejava au redís deu bròc.
- Té ! ce ditz la bèstia, n’i a que hèn huec, lahòra ! Se’n aprofitavas ? Qu’as tan entenut díder que le carn de chòca qu’èra mei minjativa cueita que cruda. Adara, que vas saber s’es vrai.
E que se sèita aquí suu cúu, tot quilhat. Se bota a har arrajar la soa giga, bien parada decap a aqueth chac de huec. De temps en temps balhava un nhac.
- Hè ! ce hadè, tròbi pas guaire diferéncia. Hèm còier !
E s’i tornava méter. La virava d’un estrem, la virava de l’aute. E totjamèi que gostava. Hit atau ua bèra, bèra pausa...
- Bò ! bò ! ce ditz per la fin, me’n harti ! E ! serí enqüèra ací doman matin ! Tot aquò que son pegaus ! Sui com pair, tant l’estimi cruda com cueita.
E s’avalèt son tròç de vianda, e se’n anót per sus la lana, cercar d’autas plegas. E qu’a totjamèi contunhat de minjar la vianda cruda.
Crosic-crosac,
Mon conde es acabat
Quand le loup voulait faire cuire sa viande.
Il y avait une fois un loup qui s’était emparé d’un brebis. Il l’avaiçt presque toute mangée, il ne restait plus qu’un gigot, quand il aperçut une lueur qui brillait dans la nuit, loin, bien loin, au fond de la lande : c’était la lune qui se levait ; elle pointait au ras de la bruyère.
Et il s’assit sur son derrière, tout dressé, et il commence à exposer son gigot à la lumière, en le tendant bien vers cette tache de feu. De temps en temps, il y donnait un coup de dent.
Heu ! disait-il, je ne trouve pas grande différence. Faisons cuire.
Et il recommençait. Il le tournait d’un côté puis il le tournait de l’autre. Et toujours il goûtait. Il fit ainsi un long moment.
Et il avala son morceau de viande et s’en alla, sur la lande, chercher d’autres coups à faire. Et depuis il a toujours continué à manger la viande crue.
L’abbé Césaire Daugé, écrivain gascon.
(Extrait du Dictionnaire des Landes, par B. Boyrie-Fénié et J .-J. Fénié, Éditions Sud Ouest, 2009, 352 pages).
Né à Aire en 1858, il y décède en 1945. Formé au séminaire d’Aire, il est ordonné prêtre en 1883 et se retrouve successivement vicaire à Peyrehorade (1883-1886), curé de Gaillères (1887-1893), en charge des paroisses de Saint-Agnet et Sarron (1894-1902), puis curé de Beylongue (1903-1913) et enfin curé de Duhort-Bachen, de 1914 à 1945. Il reçoit le titre de chanoine en 1936.
Engagé depuis 1896 dans le mouvement félibréen qui se crée autour de l’Escòla Gaston Febus dont il est trésorier de 1923 à 1933, il est Mèstre en Gai Saber en 1924 et devient majoral du Félibrige, titulaire de la Cigala de la Tor Manha lors de la Senta Estela d’Hyères en 1926. Dans les années 1896-1919 il publie beaucoup ; dans les " Reclams de Biarn e Gascougne " (Reclams de Bearn e Gasconha, revue de l’Escòla G. Febus), dans le Bulletin de la Société de Borda ou à compte d’auteur chez les imprimeurs Labrouche à Aire, Labèque à Dax ou Pindat à Mont-de-Marsan. On remarque même sa participation, entre 1909 et 1914, à " La Bouts de la Terre " (La Votz de la Tèrra), l’éphémère publication entièrement en occitan de Miquèu de Camelat et Simin Palay, les deux chevilles ouvrières du félibrige gascon.
Un voyage à Rome lui permet de rédiger son fameux recueil épistolaire, Ua camada en Italia (1899). À sa manière il fait œuvre de lexicographe en publiant une Grammaire gasconne en 1902 et d’ethnographe en élaborant son recueil Le mariage et la famille en Gascogne dont le premier tome paraît en 1916.
Dans les années 1920, outre les Sonets de Mar, dans lesquels il se révèle comme l’un des plus grands, sinon le plus illustre des poètes ayant évoqué la mer en langue d’oc, Césaire Daugé écrit surtout pour le théâtre, en particulier " Lou Bartè " (Lo Bartèr), joué pour les fêtes d’Aire en 1922, et quelques petites comédies pleines de verve. En 1933, c’est chez David Chabas, éditeur alors installé à Hossegor, que l’écrivain publie ses Fables gasconnes (Fablas gasconas rééditées par Per Noste).
Du style, de l’aisance : son œuvre est immense et fait honneur à la littérature occitane.
Ci dessous :
Texte de Césaire Daugé - Extrait de lettre lu par J-J Fénié
Titre :
Ua camada en Italia
(Une promenade en Italie)
ATTENTION : les deux bandes sons se déclenchent simultanément.
Arrêtez l'une d'entre elles pour mieux entendre.